La Grande Menace

"LA GRANDE MENACE" (Elysées Editions / 2004)

Rédaction de notes de productions sur le film.

 

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A l’heure où les films-catastrophes tentaient de trouver un nouveau souffle par le biais de scénarii moins simplistes (Le Pont de Cassandra de George Pan Cosmatos ou Avalanche Express de Mark Robson) et où le film fantastique « diabolique » se déclinait en séries (L’Exorciste, La Malédiction et bientôt Amityville), La Grande Menace se frayait habilement un chemin entre les deux.

The Van Greenaway Touch

La Grande Menace est l’adaptation d’un roman du britannique Peter Van Greenaway, publié en 1973 (The Medusa Touch). Cet ancien avocat (1929-1988) se fit connaître à la fin des années soixante par des œuvres de politique-fiction comme The Man Who Held the Queen to Ransom and Sent Parliament Packing, Take the War to Washington ou Suffer ! Little Children. Ses romans traduisent une volonté désespérée d’agir contre la violence et la cruauté, dont il rend responsable les institutions (la Couronne d’Angleterre, la Maison-Blanche ou l’Eglise catholique). Ses héros utilisent alors des moyens extrêmes pour mener à bien leurs combats. Le pessimisme de Van Greenaway atteint son comble avec The Crucified City et Graffiti, qui décrivent tous deux une attaque nucléaire sur Londres. Tous ces thèmes se retrouvent dans The Medusa Touch. Le romancier John Morlar est un peu le double de Van Greenaway. Cet homme, qui se découvre le don de déclencher des désastres, ne peut plus regarder le monde en face et décide de le combattre, tout au moins de le punir, jusqu’à atteindre le point de non-retour.

Le cri de John Morlar

« J’ai le don de causer des catastrophes ». Cette plainte que John Morlar exprime à sa psychiatre est pour lui une véritable malédiction avec laquelle il est contraint de vivre. Les œuvres d’art qui décorent son appartement sont autant de symboles de son aliénation. Le film s’ouvre sur la célèbre toile d’Edvard Munch, Le Cri (qui inspirera vingt ans plus tard à Wes Craven le masque du tueur de Scream). Toute l’angoisse de l’écrivain semble se trouver dans ce tableau. Il veut hurler son désespoir au monde tout en éprouvant un profond dégoût à l’égard de celui-ci. Après son agression, le générique défile sur un bas-relief de plâtre représentant la Méduse (d’après le Caravage), « un monstre créé pour se battre avec les dieux » expliquera plus tard l’inspecteur Brunel à Duff. Nouveau symbole, puisque Morlar possède cette fameuse « Medusa Touch ». « Ce regard s’apparente plus particulièrement d’ailleurs à ce que l’on a coutume d’appeler, en sorcellerie, le mauvais œil », peut-on lire alors dans « L’Ecran Fantastique ». « Il tue. Ce qui équivaut d’une certaine façon à la pétrification (la Méduse change en pierre ceux sur qui son regard se pose) ». 

Aucune explication n’est donnée sur les origines du mal qui ronge John Morlar. Mais en ces temps où le Diable est à la mode, en littérature comme au cinéma, le doute est permis. Sa toute première victime est sa gouvernante, une bigote qui ne cesse de le terroriser en évoquant l’Enfer. Le jeune garçon prie alors Lucifer pour qu’elle brûle dans les flammes de son royaume et elle meurt de la rougeole dans les jours qui suivent. Morlar a-t-il sans le savoir signé un pacte avec le démon ? Adulte, il dira au Dr Zonfeld : « Nous sommes tous des enfants du Diable ». Sa volonté de détruire l’abbaye de Westminster et tous les représentants de l’Eglise plaide en faveur de cette théorie, tout comme ses écrits, qui embarrassent son éditeur : « C’est Dieu qui devrait comparaître devant l’opinion publique. Ce tout puissant ennemi du Mal devrait affronter le jury de ses victimes, les désemparés, tous les malheureux difformes, les désespérés. » Mais tous ces éléments ne sont pas vraiment mis en avant. Le réalisateur Jack Gold ne cherche pas à diaboliser Morlar (au sens propre) ni à désigner le responsable de son état. De plus, l’homme affirme ne croire ni en Dieu ni au Diable, et les raisons qui le poussent à agir sont d’ordre idéologique. Ecœuré par les sommes engouffrées par le programme spatial, Morlar fait disparaître les trois astronautes de la mission Achille 6. Et la destruction annoncée de la centrale atomique de Windscale, que les autorités ne se décident pas à fermer, traduit son désespoir de ne pouvoir changer le monde autrement.

Lino Ventura et Richard Burton : le face-à-face impossible

La présence de Lino Ventura dans La Grande Menace surprend de prime abord (alors qu’il avait déjà refusé Rencontres du Troisième Type de Steven Spielberg). Lui-même considérait le projet comme un défi : « Je l’ai fait pour me prouver quelque chose à moi. Tourner en Angleterre avec Richard Burton, jouer en langue anglaise et dans un film dont le thème était très original, représentait un banc d’essai, une expérience que je voulais tenter. » Au-delà des impératifs de coproduction, le choix d’engager Ventura s’avère judicieux car il amène à son personnage tout un passé. Le policier qu’il incarne est en quelque sorte celui de Dernier Domicile Connu de José Giovanni ou de Adieu Poulet de Pierre Granier-Deferre. Rationnel et obstiné, l’inspecteur Brunel dirige son enquête avec professionnalisme jusqu’à ce que les faits mettent à mal ses convictions profondes. Il entraîne alors le spectateur avec lui.

S’il n’a aucune prouesse physique à réaliser, l’ancien lutteur doit surmonter un autre type d’obstacle : jouer en anglais. Un exercice auquel il s’était déjà prêté dans Le Clan des Siciliens d’Henri Verneuil (le film a été tourné en deux versions) et Les Durs de Duccio Tessari. « Je crois qu’il n’y a que les gens qui parlent parfaitement l’anglais pour vous soutenir mordicus que la langue anglaise est facile ! Vous savez, c’est une chose de mâcher trois mots d’anglais autour d’une table avec quelques amis, mais c’en est une tout autre devant une caméra ! Bon, c’est une expérience que je trouve très intéressante et que je ne regrette pas, mais c’est dur, très dur… On paye très cher… » Il sera d’ailleurs doublé par un acteur anglais dans la version originale (mais avec un accent français).

Richard Burton, tout juste sorti de L’Hérétique : l’Exorciste 2 de John Boorman, aborde le tournage du film de Jack Gold avec sérénité. Sa nouvelle épouse l’a aidé à arrêter l’alcool, qui parfois le transformait en véritable zombie sur les plateaux (il n’avait ainsi aucun souvenir du tournage de L’Homme du Clan de Terence Young !). Les scènes qu’il partage avec Lino Ventura ne lui permettent pas d’échanger de répliques avec lui, car John Morlar est toujours inconscient (dans l’appartement et à l’hôpital). Mais hors caméra, les deux hommes ne se parlent pas non plus, non par hostilité mais par timidité, aussi étonnant que cela paraisse. A la moitié du tournage, le producteur Arnon Milchan décide d’organiser un déjeuner pour rompre la glace. Burton et Ventura finissent par se saluer, après avoir plongé le nez dans leurs assiettes pendant tout le repas. Lorsque le film se termine, une complicité est née entre eux, au point d’échanger des recettes de cuisine, ce que l’acteur français ne faisait jamais (gardant jalousement le secret de ses pâtes au basilic ou de sa macaronade).

Qualité made in England

La Grande Menace a été tourné en 1977 aux studios Pinewood, ainsi qu’à Londres et à la cathédrale de Bristol (censée représenter l’abbaye de Westminster). Jack Gold, né en 1930, avait déjà sept films derrière lui, dont Le Visiteur (1975) avec Martin Sheen et Le Tigre du Ciel (1976) avec Malcolm McDowell. Il bénéficie de la photographie d’Arthur Ibbetson (La Comtesse de Hong Kong, Quand les aigles attaquent), qu’il retrouvera sur Le Petit Lord Fauntleroy en 1980. Les nombreux décors sont dus à Peter Mullins (les Panthère Rose des 70s), et la musique, rythmée et inquiétante, a été composée par Michael J. Lewis (Théâtre de Sang, Psychose Phase 3). C’est à Brian Johnson, très grand spécialiste des effets spéciaux (il recevra deux Oscars pour Alien et L’Empire contre-attaque), que la production fait appel pour les scènes de catastrophes, les modèles réduits étant quant à eux réalisés par Martin Bower (Flash Gordon, Outland). Arnon Milchan fait ici ses débuts en tant que producteur. Cet ami de Ventura financera des films comme Il était une fois en Amérique de Sergio Leone (1984), Heat de Michael Mann (1995) et Fight Club de David Fincher (1999).

Sans doute n’est-ce pas un hasard si Lee Remick a été choisie pour incarner le Dr Zonfeld, elle qui venait de tourner La Malédiction de Richard Donner. Coproduction oblige, Marie-Christine Barrault (qui n’a pas encore été dirigée par Woody Allen dans Stardust Memories) interprète l’ex-femme de John Morlar lors d’un bref flash-back. Autour du cast principal gravitent quelques acteurs britanniques réputés, dont certains sont appelés à devenir des vedettes de la télévision : Jeremy Brett (Sherlock Holmes), Gordon Jackson (Maîtres et Valets, Les Professionnels) ou Derek Jacobi (Cadfaël). Michael Byrne, qui incarne le collègue de l’inspecteur Brunel, se fera remarquer en officier nazi dans Indiana Jones et la Dernière Croisade de Steven Spielberg en 1989.

Un accueil mitigé

La Grande Menace sort à Paris le 22 novembre 1978 et est fraîchement accueilli par la critique, qui l’amalgame avec les récentes « diableries » que sont L’Hérétique : l’Exorciste 2 de John Boorman et Damien : la Malédiction 2 de Don Taylor. Sans doute trop cartésienne, la presse française n’est pas parvenue à entrer dans l’histoire tragique de John Morlar. « On devrait trembler, on rigole » écrit Jean Wagner dans « Télérama ». « Ce récit policier en forme de conte fantastique manque de suspense et de clarté » estime quant à lui Jean de Baroncelli dans « Le Monde ». Dans son ensemble, la critique reproche au film de Jack Gold son trop grand sérieux. « Là, pas de clin d’œil subtil, pas de second degré, pas d’italiques ni de guillemets. Pas de scepticisme de bonne compagnie nous invitant à accepter les conventions d’un genre sur la promesse d’un plaisir innocent », déplore Michel Perez dans « Le Matin ». La Grande Menace est cependant apprécié par les amateurs du genre, comme Evelyne Lowins, qui se penche sur le cas Morlar dans les pages de « L’Ecran Fantastique » :

« De la simple compulsion d’échec (« Je porte le malheur en moi ») au pouvoir télékinétique reconnu (la chute de l’avion provoquée devant témoin), il n’y a qu’un pas. Les représentants de l’ordre, l’inspecteur, protecteur du citoyen, ou la psychanalyste, gardienne de la santé mentale, ne pourront lutter contre l’effondrement des valeurs et l’anéantissement du monde. Le matériel supplante le métaphysique. Le Mal est en l’homme, c’est l’homme qui génère l’extinction de sa race. La fissure existe en lui comme elle s’inscrit au cœur de la cathédrale.

Mais le pouvoir appartient aussi à celui qui écrit. Le journal intime de Morlar, ses textes, ses livres préférés, les dessins qu’il aime nous éclairent sur sa personnalité tourmentée. Pour lui, l’écriture aussi est une arme, elle assiste son regard, mais tente de la compenser : elle permet d’alerter. N’est-ce pas la main qui prend le relais lorsque le regard a cessé d’agir, en dernière instance, lorsque le malade immobilisé griffonne un ultime avertissement… !

Dans le cadre du fantastique, Jack Gold brasse l’espoir de l’explication psychanalytique, l’hypothèse parapsychologique et l’acceptation totale du surnaturel (pour privilégier ce dernier) sous la forme adroite d’un film d’action qui ne laisse jamais la tension baisser, ne serait-ce qu’une seconde. C’est à notre avis, l’un des produits du genre les plus réussis de ces dernières années. »

La Grande Menace sera nominé en 1979 aux Etats-Unis pour le Saturn Award du « Meilleur film d’horreur » par l’Academy of Science-Fiction, Fantasy and Horror Film.

Un des 100 meilleurs films fantastiques 

La Grande Menace sera pour ceux qui y ont participé une des dernières incursions dans le fantastique. Jack Gold va dans l’avenir s’orienter vers des adaptations shakespeariennes, ainsi que des films policiers et historiques, le plus souvent pour la télévision. « Lino gardait un bon souvenir du tournage » raconte Odette Ventura, son épouse, « mais quand La Grande Menace sortit en France, il refusa (ce qu’il faisait le plus souvent) de le voir. Je compris qu’il ne tournerait plus de films de ce genre. » Il tournera pourtant juste après Un papillon sur l’épaule de Jacques Deray (qui sortira en France avant La Grande Menace), thriller paranoïaque à la limite du fantastique, qui lui permet d’assurer une transition avec des histoires plus terre-à-terre comme L’Homme en colère de Claude Pinoteau ou Garde à Vue de Claude Miller. Richard Burton, lui-même, se lance dans le tournage des Oies Sauvages d’Andrew MacLaglen, film d’action réaliste, et ne reviendra au « genre » que six ans plus tard, avec 1984 de Michael Radford, d’après le roman de George Orwell.

Avec ses 241 762 entrées sur Paris (dans cinq salles), La Grande Menace avait obtenu un score honorable mais semblait ne pas devoir passer à la postérité. Le film préfigurait cependant des oeuvres comme Dead Zone de David Cronenberg ou Simple Mortel de Pierre Jolivet, dans lesquels des hommes ordinaires se retrouvent dépositaires de l’avenir du monde. La relation entre la psychanalyste et son patient inspirera également Philippe Setbon pour Mr Frost. En 1996, dans son numéro 100, le magazine « Mad Movies » réhabilitait en quelque sorte le film en le plaçant parmi ses « 100 meilleurs films fantastiques » : « Le pessimisme de l’œuvre donne froid dans le dos et laisse encore perplexe de nos jours », écrit Jean-Pierre Putters. « Pensez donc, un film où l’on évoque l’expiation de l’individu dans un monde offert au Mal. La responsabilité des politiques dans la misère du citoyen. Où une cathédrale s’écroule sur les fidèles en prière, une volée de cloches s’en venant fracasser le crâne de jeunes abbés. Sans compter l’écrivain provoquant par télékinésie la collision d’un avion contre un immeuble à seule fin de montrer ses pouvoirs à un psychanalyste. Ceci, avant de conclure sur une fin ouverte nous promettant carrément la fin de notre monde. Une pareille audace ne passerait plus aujourd’hui le seuil des sneak previews et le conformisme des puissantes ligues familiales. »

 

Philippe Lombard

 

Sources : « Lino Ventura » de Philippe Durant (Favre, 1987), « Lino » de Odette Ventura (Robert Laffont, 1992), « St. James Guide to Crime & Mystery Writers » (1996), « Le Monde », « Télérama », « L’Ecran Fantastique », « Mad Movies », « Télé Ciné Vidéo ».

Merci à François Justamand (www.lagazettedudoublage.com)

Commentaires

  • Philippe

    1 Philippe Le 21/04/2019

    Bonjour Philippe,

    Merci pour ton appréciation au sujet de "La Grande menace", et que j'ai cité ici :

    http://filmsintrouvables.unblog.fr/2019/04/21/bande-annonce-en-vo-de-la-grande-menace-the-medusa-touch-en-anglais/

    Cordialement.

    Philippe PHO

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