Le Soir

L'innocence perdue des premiers Tintin

DANIEL COUVREUR

vendredi 21 octobre 2011, 10:40

Si Hergé dessinait un bateau, « il voulait que ce soit un vrai bateau », écrit Philippe Lombard. Voilà pourquoi Tintin n'a jamais été à l'aise dans un dessin animé…

Le journaliste français Philippe Lombard est fan de la Panthère rose, James Bond… et Tintin. C'est aussi un fondu de cinéma, passion qu'il partage sur le site Histoires de tournages. Son livre est au carrefour de ces deux mondes. Le héros d'Hergé n'a jamais été trop à l'aise sous les sunlights. Le vocabulaire graphique de son créateur était pourtant très cinéma et tourné vers l'action. L'essai de Philippe Lambert explore les coulisses de la relation d'amour-haine entre Tintin et ciné.

Repères

Essai Tintin, Hergé et le cinéma PHILIPPE LOMBARD Democratic Books 200 p., 16,95 euros

Pour le lecteur de BD, le trait d'Hergé semble très proche du langage cinéma. Une illusion, finalement ?

L'influence du cinéma est plutôt inconsciente chez Hergé. Il avait sa propre façon de raconter qui n'est pas celle d'un réalisateur. Evidemment, on peut faire des parallèles : zooms, travellings, effets de caméra subjective dans les cases. Mais je crois qu'il avait tout simplement ces éléments en lui. Ce n'était pas fabriqué pour faire « comme à l'écran ». Le cinéma lui a inspiré des trouvailles visuelles. Dans une rencontre avec Hergé, le cinéaste Yves Robert lui disait que Tintin et les Picaros était une bible du vocabulaire cinématographique et l'auteur avait répondu « Oui, je fais du cinéma sans le savoir ».

Contrairement à Peyo ou Goscinny et Uderzo, Hergé ne s'est jamais impliqué directement dans les projets de dessins animés, pourquoi ?

Il avait compris l'impact que peut avoir le cinéma pour la notoriété d'un personnage et avait écrit personnellement à Disney dès 1948. Mais devant le refus poli de Disney d'adapter Tintin en dessin animé, il se désintéressa des projets d'animation. Il laissa Raymond Leblanc, patron du journal Tintin et des studios Belvision, gérer ces projets avec Bob De Moor, principal collaborateur des Studios Hergé. Le dessin animé ne correspondait pas à son tempérament. Quand Hergé dessinait un bateau, il voulait que ce soit un vrai bateau. Le film permettait de se rapprocher au plus près de cet idéal réaliste. Hergé était plus intéressé par les films live. Il a relu avec passion les scénarios de Tintin et le mystère de la Toison d'or et de Tintin et les oranges bleues mais a été déçu du résultat à l'écran de ces productions à petit budget. Avec le coup de téléphone de Spielberg en 1982, il était fier que l'Amérique s'intéresse enfin à son œuvre et prêt à accorder au créateur des Aventuriers de l'Arche perdue toute liberté.

Le meilleur film de Tintin restait à faire, avant que Spielberg ne décide de tourner ce « Secret de la Licorne » ?

Le Mystère de la Toison d'or, un bon film, compte tenu des moyens et de l'époque, a l'innocence des premiers Tintin. Après, on l'a perdue. Les meilleurs films de Tintin sont peut-être ceux où il ne joue pas : L'homme de Rio, qui est selon Philippe De Broca, un hommage à l'œuvre d'Hergé, où l'on n'a pas besoin de chercher la vraisemblance du personnage ni le rapport avec le dessin des albums. Je citerai aussi Les Aventuriers de l'Arche perdue. Spielberg n'avait pas lu Tintin à l'époque mais avait vu… L'homme de Rio ! Trente ans après, la boucle est bouclée. C'est le signe chez lui d'une vraie passion.

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